Une brève : les personnes âgées au travail

Les noms cités dans cet article ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes.

C’était censé être le grand départ pour Daniel, le pot d’adieu au salariat. Toute l’équipe était réunie en salle de pause, la bouteille de champagne offerte par les chefs, le petit discours de fin et forcément un peu d’émotion. Il faut dire qu’il était temps, ce bon vieux Daniel n’entend presque plus rien et sa démarche trahit ses décennies de travail sur les chantiers. Sa retraite, qu’il la mérite ou non, il y avait droit. 

Seulement, ce lundi Daniel est revenu. Une nouvelle mission d’intérim pour l’hiver en appui de l’équipe, pour compléter une retraite bien trop maigre pour envisager paisiblement son nouveau quotidien. Alors oui, d’un côté c’est un soulagement pour l’équipe d’avoir un collègue de plus pour l’hiver, mais le retour de Daniel questionne. 

Michel, lui, je l’ai rencontré sur un chantier, à un moment où j’étais avec mon collègue Anasse pour vidanger un réseau de chauffage avant qu’il puisse faire ses câblages électriques. À première vue, Michel est ce que j’appelle “un vieux con”, malpoli et râleur ; je me demandais même si son comportement ne tenait pas d’un brin de xénophobie vis-à-vis de mon collègue. Anasse, joueur, essayait de faire sourire Michel en le charriant gentiment : “On va faire ça bien, on veut pas que notre Michou se prenne le jus”. Anasse taquine, insiste, tente plusieurs approches et finit par poser la question : “Ben alors Miche Miche, t’es pas encore à la retraite ?”. La phrase touche dans le mille. Michel répond enfin. La retraite, il l’attendait pour bientôt. Mais la réforme de 2023 aura eu raison de lui. Il doit poursuivre les chantiers encore pour une année. Évidemment, il n’est pas question pour ses chefs de l’éloigner des tâches les plus pénibles pour ses derniers mois à tirer. Non, Michel devra “en chier jusqu’au bout” comme il le dit. Alors que la discussion se lance enfin et que nous critiquons ensemble la dernière réforme de ce cher président Macron, Anasse demande si la femme de Michel est, elle aussi, loin de la retraite. C’est avec une émotion qui ne semble toujours pas tassée que Michel nous apprend que sa femme est décédée voilà maintenant 10 ans. Finalement, je comprends que Michel n’est peut-être pas tant que ça un “vieux con”. Michel, il en a marre, il est fatigué et il ne sait pas ce qui l’attend une fois libéré du salariat. 

Les anecdotes comme celles-là ne sont que des témoignages ; isolées, elles ne représentent que des parcours de vie. En revanche, si elles trahissent aussi une réalité statistique, alors le quotidien n’est peut-être pas si éloigné de la vérité. Selon les études : “en 2021, les Français âgés de 55 à 69 ans sont : pour 43% à la retraite, pour 41% en emploi, dont 3% en cumul emploi-retraite. Les 16% restants ne sont ni en emploi ni à la retraite, c’est-à-dire au chômage (3%) ou inactifs sans percevoir de retraite (13%).” Le taux d’emploi des plus de 60 ans est en augmentation depuis la première réforme de 2010. Alors que les gouvernements enfilent les réformes au fil des ans, les seniors restent plus longtemps en activités et sont de plus en plus nombreux à occuper des emplois.

Si nous sommes encore loin des USA avec leurs 300 000 salariés de plus de 85 ans, nous ne pouvons que nous inquiéter des projets que nous réservent ceux qui sèment la mort et récoltent les profits.  

L’un des arguments des défenseurs du report de l’âge de départ à la retraite est de dire : nous vivons plus longtemps et en meilleure santé que les générations précédentes. Certes, mais cette situation qui n’est pas tombée du ciel est le produit de décennies de progrès sociaux et scientifiques, ceux-là mêmes qui sont patiemment attaqués par nos gouvernants. 

Sans personnels soignants, sans hôpitaux publics, sans protections sociales adéquates, nous ne pouvons que redouter une régression de l’espérance de vie pour le prolétariat. De même que se maintenir au travail alors qu’on dépasse les 60 ans est une pression physique et psychologique qui abîme d’autant plus. Les analyses post réforme de 2010 avaient déjà montré que ce type de salarié est particulièrement concerné par les arrêts de travail et les maladies. Remplir les caisses de retraites pour mieux vider celles de l’assurance maladie, voilà encore une brillante idée digne de nos économistes bourgeois. 

Les capitalistes n’auraient-ils aucun cœur ? Faire souffrir les prolétaires les plus âgés en les maintenant au travail plus longtemps, tout ça pour sauver notre modèle de retraite ?

Une réponse simple d’abord : quand on parle de la bourgeoisie, le cœur n’y est pour rien, le profit et l’extraction de la plus grande plus-value y est pour beaucoup. Pour ce qui est de sauvegarder notre modèle de retraite, je pense que personne ne tombe dans le panneau, il suffit de lever les yeux au-delà de notre nombril national. Dans le monde entier, nous assistons à l’attaque généralisée de la bourgeoisie contre le temps libre du prolétariat. L’âge de départ à la retraite recule partout, la journée de travail est allongée dans un grand nombre de pays. Toutes ces réformes ont un point commun : la chute du taux de profit des capitalistes. Face à cette crise, les bourgeois ne peuvent agir que sur deux leviers : augmenter la productivité pour produire plus de marchandises avec une main-d’œuvre égale ou inférieure, ou alors augmenter le temps d’exploitation de cette main-d’œuvre. Il se trouve que depuis maintenant un certain nombre d’années, la productivité stagne. Les capitalistes sont donc contraints, malgré leur amour inépuisable pour les travailleuses et les travailleurs, d’augmenter le temps d’exploitation de ces derniers pour tenter de satisfaire leur soif de profits. Pour avoir plus de profits, il faut plus de travail, et pour avoir plus de travail il faut allonger la durée du travail. 

La voilà, devant vos yeux ébahis : la vérité. Celle qui relie votre quotidien aux grandes lois qui régissent actuellement ce monde. Daniel, Michel, Ivanka, Peter, Mona, Rahima, toutes ces personnes âgées, en France comme en Russie, en Algérie comme au Brésil, sont maintenues au travail par la nécessité d’un côté et par les besoins prédateurs des capitalistes de l’autre. 

“La retraite c’est la liberté” comme dirait mon ancien prof de mécanique. C’est enfin se libérer du salariat pour faire ce que l’on veut de ses facultés mentales et physiques pour le reste de ses jours. C’est pouvoir se réjouir avec sa famille, ses amis, ses économies si on en a. Seulement pour tout cela, encore faut-il vivre assez longtemps pour atteindre une retraite de plus en plus éloignée, de plus en plus maigre et avec le risque de laisser ceux que l’on aime partir avant. 

Enfin bref, je suis content de voir Daniel le matin, avec son grand sourire, mais je serai plus heureux encore de le savoir à la retraite.